Un couteau dans le coeur, 2018

Yann Gonzalez


Le principe du blog est hérité d’Henry Chapier qui ne parlait que des films qu’il aimait et ne se défoulait pas dans des papiers contre.
Cela nous amène obligatoirement à mettre de côté ces films que l’on aurait pu aimer, que l’on aurait aimé aimer, auxquels on prête tant de qualités sans pouvoir adhérer à l’ensemble…
En 2013, il en était de même entre le premier long métrage de Yann Gonzalez et moi.
En interview, le jeune cinéaste s’avérait passionnant : auteur d’une thèse sur la figure de la femme dans le cinéma porno amateur (que j’adorerai lire un jour…), il multipliait les références bis et pop de manière savante.
Les premières photos des « Rencontres d’après minuit » montraient Kate Morane en motarde cuir et Béatrice Dalle déguisée en Ilsa la louve.
Quelque chose d’important se tramait dans les marges du cinéma français.
Au final, en dehors de quelques fulgurances visuelles (au tout début et à la toute fin) et de la merveilleuse bande originale composée par M83 (le groupe de Mathieu Gonzalez), l’oeuvre m’avait abandonné dans les limbes de l’ennui, celles des films d’intention qui peinent à incarner leurs concepts.
En 2018, Yann Gonzalez est revenu avec un projet qui pouvait sembler similaire, mais dans lequel l’émotion m’a enfin saisi.
S’inspirant de l’histoire d’une productrice de porno gay de la fin des années 70, Gonzalez filme Vanessa Paradis en diva destroy, entourée d’un harem de garçons lascifs, pendant qu’un tueur en série décime ce petit monde underground.
Le réalisateur use de tout le fétichisme voulu par le projet : au spectateur de s’amuser d’un halo bleuté à la « Suspiria », d’un angle de vue que ne renierait pas De Palma ou encore d’ambiances rappelant le « Cruising » de Friedkin.
Si l’on ajoute que son frère compose une (excellente) partition early 80’s, il devient facile d’imaginer le plaisir coupable, le manifeste camp, et tout aussi facile de l’oublier dès le générique de fin.
Mais Yann Gonzalez ne se contente pas des icônes du giallo (un peu usées par la jeune génération).


Au détour d’une séquence dans un cabaret lesbien, apparaît Ingrid Bourgoin, et le film de prendre une direction inattendue.
Ingrid Bourgoin, c’était la Simone de « Simone Barbès ou la vertu », premier film de Marie-Claude Treilhou, sorti en 1980 et produit par Paul Vecchiali, créateur de la société Diagonale, destinée à produire un cinéma d’auteur ambitieux avec des moyens modestes.
Un cinéma que je ne révère pas forcément, mais dont l’apparition ouvre « Un couteau dans le coeur » vers une sentimentalité bienvenue.
Dans les années 80, Bourgoin venait assister à un spectacle dans un bar de Pigalle, après sa journée d’ouvreuse dans un cinéma X (non, cela non plus, ce n’est pas du hasard). Aujourd’hui, elle est serveuse dans une boîte similaire dans laquelle échoue Anne, le personnage de Paradis.
C’est aussi pour des choses comme cela que c’est beau la cinéphilie.
Une humanité fragile va prendre le pas sur les concepts.
Plus tard, Gonzalez démontre une virtuosité impressionnante dans le mélange des univers.
Anne décide de produire un film à partir du fait divers qui ensanglante son milieu, tout en menant l’enquête que la police lui refuse. Elle quitte la ville pour une auberge en bordure de forêt, tenue par Jacques Nolot et Romane Bohringer.
« Un couteau dans le coeur » irradie alors d’une folie mélancolique dans laquelle les traces de Lucio Fulci, de Jacques Demy, Robert Bresson ou Jean Rollin s’effacent au profit d’un univers totalement personnel.
Bertrand Mandico interprète un petit rôle de caméraman, et l’on jurerait qu’il a poussé son camarade Gonzalez dans cette voie singulière.
En passant à travers ces multiples filtres, tout en fixant le corps et le coeur du film sur ses personnages, il semble avoir trouvé son cinéma.
Et c’est également ainsi qu’il boucle son projet queer en rendant hommage aux anonymes qui peuplaient les pellicules usées des salles des grand boulevards.

~ par 50 ans de cinéma sur 22 juillet 2018.

Une Réponse to “Un couteau dans le coeur, 2018”

  1. Pfiou !

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