Odette Robert, 1971

Jean Eustache


En 1971, Nicolas Roeg s’est enfoncé dans le désert australien, Sergio Leone s’est parfumé à la dynamite et Stanley Kubrick a beaucoup écouté Beethoven.

Jean Eustache, de son côté, a filmé sa grand-mère.

Et c’est bien lui, qui aura livré le film le plus puissamment politique.
A l’écran, ne se dévoile pas plus qu’un plan séquence durant lequel une vieille dame y raconte sa vie.
Il existe plusieurs versions du film, dont Eustache avait initialement refusé l’exploitation. Mais quelle que soit sa durée, le dispositif reste le même : Odette de face, à peine interviewée, parlant avec générosité tout en se resservant des verres de whisky.
Parfois, au premier plan, on aperçoit la main tremblante du cinéaste, ce qui est fort émouvant. Parce qu’on lui connaissait également un penchant pour le whisky, et parce que ce qu’il entend est terrible: c’est son histoire, c’est aussi celle de la France de la première partie du XXe siècle. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ses survivants en remontrent aux dandys 70’s en foulards et pattes d’eph.

Il est, certes, un peu court d’opposer des oeuvres aussi différentes mais « Odette Robert », c’est un peu l’anti « Choristes », soit une époque scrutée dans ses recoins les plus sombres dont aucune nostalgie ne nous sauvera. Ce sentiment est d’ailleurs bien le grand absent du récit de Madame Robert. Humour parfois, mélancolie souvent, nostalgie jamais.
Pourtant, cette femme semble avoir échappé à la tragédie, ne pas avoir été une victime directe de la guerre.

C’est ici que le film piège les regards contemporains.
Odette Robert est née dans une France encore paysanne. Elle évoque un monde dur et sans plaisir où chacun devait rapidement justifier sa pitance.
Eustache a filmé, quelques mois auparavant, la mise à mort d’un cochon et sa lente transformation en nourriture. On pense à ce précédent métrage hypnotique qui illustrait un proverbe célèbre. Rien ne se perd de la bête, son sacrifice prend des allures sacrée tant il est évident que toute sa carcasse participera à la survie de la communauté.
Petite, Odette se faisait ainsi rabrouer par sa belle-mère qui la considérait comme une bouche en trop, bien moins utile que le cochon, justement.
Odette Robert, la personne comme le film, ne parle que de mort. Sa jeunesse s’est construite au rythme des accidents villageois, des nouvelles du front, des râles des vieillards que l’on gardait à la maison et des coups portés par l’alcoolisme de misère.
Il paraît que seul un provincial peut devenir un vrai dandy.
Dans ce document granuleux, Jean Eustache, intello esthète, auteur d’un chef d’oeuvre voué à l’enfermement amoureux, nous parle de son pays et de ses plaies, de sa propre rage à s’en échapper et à forger son destin, et par avance, des démons qui le détruiront.

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~ par 50 ans de cinéma sur 9 juin 2018.

Une Réponse to “Odette Robert, 1971”

  1. Le chagrin et la pitié + humour + mélancolie – nostalgie/whisky X 2 = Mamy Odette

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