Laissez bronzer les cadavres, 2017

Hélène Cattet et Bruno Forzani


Si je peux reprocher une chose au duo de Cattet / Forzani, c’est de m’avoir entraîné à casser ma tirelire chez Cinevox.
En effet, de la découverte de Stelvio Cipriani (génial thème de « La polizia sta a guardare » qui servait de bande annonce pour leur premier film « Amer ») à celle , aujourd’hui, de Nico Fidenco dont le « Zombi parade » resplendit parmi les cadavres, le couple belge m’a entraîné dans une spirale de luxure sonore.
Il faut dire que nous avions beaucoup à partager…
Si j’ai commencé à écrire sur les films, à tenir un blog, je le dois à la passion que m’a inspiré un cinéaste en particulier : Dario Argento. Je n’avais pas encore lu le classique de Jean-Baptiste Thoret « Magicien de la peur », pas lu grand chose en fait (tout juste un essai non traduit en français « Spaghetti nightmare » de Luca M Palmerini et Gaetano Mistretta, bien meilleur que son titre) et me sentais un peu légitime pour parler de mon maestro della paura (pour David Cronenberg, la masse critique était tout de suite plus intimidante).
Tout cela s’est écrit à l’orée des années 2000, alors que l’agonie du genre se terminait et qu’Argento débutait une série d’échecs artistiques qui feraient rougir ses plus inflexibles thuriféraires. Mes notes se concluaient tristement sur une disparition, en l’absence de tout espoir de relève.
Or, de Satoshi Kon à Lucile Hadzihalilovic, plusieurs spasmes ont animés le cadavre durant les années 2000, jusqu’à l’an de grâce 2009, lorsque nous avons découvert une suite de gros plans sur des lames et des yeux, le tout filmé dans une vaste maison méditerranéenne qui rappelait furieusement « Profondo rosso ».
C’est par ces fétiches, réinvestis de puissante manière, que nous avons fait connaissance de Hélène Cattet et de Bruno Forzani.
Aucun second degré dans la posture, malgré l’encombrant adoubement de Quentin Tarantino, ces gens aimaient passionnément le giallo, de quoi sceller un pacte orphique.
Pour être parfaitement honnête, « Amer » constitue un beau film de promesse. Son dispositif étouffe rapidement sa force d’incarnation : réalisateurs brillants mais film mineur.
On allait voir ce qu’on allait voir, c’est à dire une oeuvre en construction, c’est à dire le film suivant « L’étrange couleur des larmes de ton corps » (titre sublime).
Mais ce n’était pas encore pour cette fois. Nous avons même eu un peu peur: ce second long métrage produisait la même excitation que « Amer » mais, parallèlement, en décuplait les frustrations. Film d’esthètes, métrage pour galerie, giallo lynchien… les larmes colorées s’écoulaient dans l’ennui.

Alors, encore perdue la quête du ciné genre francophone?
Début 2017, une nouvelle bande annonce portait la signature (rouge sur fond noir) de Cattet & Forzani. Cela s’inspirait d’un polar de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, avec un titre encore magnifique et semblait troquer les poignards d’Argento pour les flingues de Fernando Di Leo.
Cela racontait une histoire de casse, de retraite dans le maquis, d’artistes décadents pris en otage par des gangsters…
Manchette jouit d’un culte important en France, qui me semble personnellement quelque peu excessif mais qui fut parfois bien servi par le cinéma (pas les Delon’s movies, non, mais le génial « Nada » de Chabrol et l’intriguant « Polar » de Jacques Bral). Son écriture sèche et narquoise apporte à « Laisser bronzer les cadavres » la structure qui manquait à « Amer » et « L’étrange couleur des larmes de ton corps ».
Le polar violentait un écrivain alcoolique et sa muse anarchiste, leur idéal antisocial se confrontant brutalement à la perte de sang froid d’une bande de voyous nihilistes.
Les cinéastes reprennent le canevas mais le subvertissent en réintroduisant l’art dans le polar.
Durant le long pré-générique, les balles font jaillir des geysers de rouge dans une performance littérale de peinture au pistolet. Puis, le casse survient et c’est l’action même qui se fond en image bichrome, sur le thème ultra jouissif de « Facia a facia ». Oui, les lames d’Argento ont laissé la place aux poursuites de Sergio Sollima.
Thriller de plomb, western spaghetti, « Laissez bronzer… » est, en fait un potlach cynégétique où les influences sont sommées de se stimuler les unes et les autres.
Dans les mains de metteurs en scène moins lettrés, tout cela pourrait virer à la tarantinade la plus indigeste, mais ici, le cuir et la sueur, la poudre et le sang fusionnent dans un sabbat magnifique. Pour une fois, le cinéma de genre remercie Godard et les trognes de série B frenchie des années 80 (Stephane Ferrara, ancien boxeur passé dans « Le marginal » et « Parole de flic) s’entrechoquent avec les stars underground (Elina Löwensohn, notre Barbara Steele à nous!).
Les cinéastes fétichistes glissent des traces de Lucio Fulci et de SM japonais, ça saigne, ça flingue dans des coulées d’or et de pourpre, et Manchette se voit dignement revisité.

~ par 50 ans de cinéma sur 19 novembre 2017.

2 Réponses to “Laissez bronzer les cadavres, 2017”

  1. Un petit bijou que Francois-Xavier m a fait decouvrir en sa compagnie.
    Les scènes de folies sont des miracles qui ressusitent le mauvais goût et me font penser au film de jodorosky. Jouissif. Et encore merci pour cettte belle découverte et ce bon article. Beco. Gery

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