Julieta, 2016

Pedro Almodovar

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Enfant chéri de la critique, il fallait bien qu’Almodovar paie un jour ce statut.
Luc Moullet a écrit un essai très cruel et fait tomber un tabou : il deviendrait presque de bon ton de regarder de haut une filmographie encensée par le passé.
Je pense néanmoins que Pedro reste l’un des rares metteurs en scène à avoir connu une série de grands films, 5 sans interruption entre 1995 et 2003.
Je ne suis pas certain de réhabiliter ses premiers essais Movida, cinéma bariolé et pittoresque qui ne restera que comme le symptôme d’une époque. « Matador » en 1986 pourrait en constituer le sommet : film d’esthète où Eros et Thanatos s’entrechoquent de manière un peu lourde, il annonce une nouvelle exigence.
S’ensuit une première grande série : « La loi du désir », « Femmes au bord de la crise de nerf », « Attache-moi » puis «Talons aiguilles ». Un artiste s’affirme tandis que l’oeuvre mute. Carmen Maura laisse la place à Victoria Abril, Antonio Banderas part pour Hollywood et Bernardo Bonezzi laisse les partitions à Alberto Iglesias (le seul changement que je regrette vraiment) après quelques errements avec de grands noms (Morricone pour « Attache-moi » et Sakamoto pour « Talons aiguilles »).
Le cinéma espagnole existe sur la carte, grâce à des histoire de cul joyeuses et des larmes de drag queens. C’était très cool mais on commençait à s’habituer.
Passons la parenthèse « Kika » (critique des médias assez creuse) pour nous concentrer sur l’année 1995. Almodovar décide de ne plus être cool, il assume son admiration pour Douglas Sirk et devient le héros d’un genre souvent malmené : le mélodrame.
« La fleur de mon secret » dévoile les peines d’une romancière de gare à son âge mûr, « En chair et en os » dévoie le polar par les passions charnelles et les sentiments mourants, « Tout sur ma mère » oriente l’oeuvre vers le deuil, « Parle avec elle » confirme un tropisme pour les romances zombies et « La mauvaise éducation » se mesure à Lynch et son « Mulholland drive » avec une double séquence jouée sur le mode fantasmatique puis ramenée au réel de manière bouleversante.
Si l’histoire s’était arrêté là, nous aurions définitivement rencontré un grand cinéaste.

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« Volver » en 2005 a de nombreux fans (en particulier chez ceux qui rejettent habituellement le réalisateur ibère). Toutefois, à mon sens, ce film marque le pas. Almodovar expliquait l’avoir monté à partir d’idées éparses abandonnées pour d’autres films. Désolé, mais cela se voit.
L’homme enchaîne avec « Etreintes brisées », mélo parfaitement digne du quinté magique qui l’a précédé, mais il fut à l’origine du procès toujours la même chose.
Conscient du risque de se répéter, le cinéaste a tenté de prendre la tangente à travers une série noire déviante et une comédie grivoise. « La piel que habito » est une oeuvre malade, victime de la trop longue digestion du roman (excellent) de Thierry Jonquet « Mygale », projet qui aurait du introniser Almodovar aux USA 15 ans plus tôt. Pour « Les amants passagers », une bande annonce étonnamment vulgaire m’a convaincu de ne pas aller constater les dégâts.
Nous en étions là, à se dire que la parenthèse enchantée était bien refermée.
Alors, est arrivée « Julieta ».
C’est l’histoire de 2 femmes, d’une mère et d’une fille. Le film suit la première sur plusieurs époques avec 2 actrices différentes, alors que la seconde s’éloigne inexorablement.
A priori tout semble à sa place ; touches de couleur vives, papiers peints kitsch, culpabilité familiale, passions coupables, Rossy De Palma…
Une amie, pas acquise à la cause, moquait le personnage, professeur de littérature ultra maquillée et au corps affolant. Pourtant je ne crois pas être aveuglé par la loi du désir lorsque j’affirme que nous sommes devant un des plus grands opus de son auteur.
Depuis quelques années, Almodovar emprunte autant à Hitchcock qu’à Sirk et déploie avec virtuosité son art du récit.
« Julieta » est donc un suspens crépusculaire, où l’enjeu est le bilan d’une vie à l’aube de la vieillesse.
A priori, tout est à sa place ? Cette histoire de mère et de fille devrait se terminer par une étreinte brisée de larmes ou un règlement de compte hystérique.
Almodovar n’en fera rien, imaginant la fin la plus poignante vue au cinéma depuis longtemps, lorsque la fille restée invisible dicte une lettre en off, expliquant que les 2 femmes pourront finalement se retrouver, au prix chacune de la perte d’un enfant.

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~ par 50 ans de cinéma sur 10 février 2017.

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