Rester vertical, 2016

Alain Guiraudie

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A l’horizon des années 2000, un drôle d’olibrius nous est apparu au détour d’une colline. C’était les causses de Provence et l’homme était le héros du premier long métrage d’Alain Guiraudie. Enfin, long métrage, tout est relatif, l’oeuvre n’excédant pas les 50 minutes.
Parmi ses qualités, cette durée m’avait enchanté. Les films français sont souvent trop courts (tous ces court métrages qui n’excèdent pas l’ambition d’une brève de comptoir) ou trop long (trouvez les exemples que vous voudrez).
3 quarts d’heure, voilà qui symbolisait une liberté souveraine, celle d’un western pédestre, avec des personnages aux noms délirants et une mythologie de bric et de broc mais à prendre au sérieux. Un cinéaste naissait sous nos yeux avec son langage et son territoire.
Quelques mois plus tard, Guiraudie nous a de nouveau enchanté, cette fois en revenant au réalisme et en parlant de choses qui lui tenait à coeur politiquement. « Ce vieux rêve qui bouge » nous installait dans une usine démantelée et ses ouvriers vieillissants qui se découvraient des désirs pour les corps usés de leurs collègues.
Puis, le cinéaste est revenu dans ses causses pour« Pas de repos pour les braves » et « Voici venu le temps ». Ces films ont leur charme. Guiraudie y poursuit son heroic fantasy de bazar et confirme doucement sont attirance pour les corps matures et les désirs contre nature. A l’époque, Libération s’est fendu d’une critique cruelle, arguant que l’on ne pouvait pas s’affirmer marginal en créant sa propre norme. C’était un peu dur… un peu vrai aussi. Les films de Guiraudie commençaient à se ressembler, paradoxe pour un univers si original.
Avec une modestie peu commune, le réalisateur a écouté ces arguments et a imaginé son oeuvre suivante en réaction à celles passées. Ce fut « Le roi de l’évasion », titre bien trouvé pour un métrage radical dans son genre. Mais sur ce coup là, je n’ai pas suivi. Adoré par la critique /ignoré par le public, ce roi est pour moi celui de la paillardise plutôt que du plaisir. On imagine bien l’auteur décider de foncer dans le tas et ne parler que de cul. Au mêmes moment, ses presques cousins, les frères Larrieu, suivaient la même voie, celle éternelle d’un cinéma radical car déshabillant ses acteurs tout en déployant ses ardeurs… comme si Max Pécas adaptait Catherine Breillat. Or, assister à la sodomie non consentie d’Hafsia Herzi m’a persuadé que je n’avais pas grand chose à faire ici.

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J’ai donc déserté les plages naturistes de « l’inconnu du lac », le blockbuster guiraudien, celui qui l’a installé comme super auteur (400 000 entrées France et une sortie mondiale). Evasion n’est pas raison, rattrapé en vidéo, ce succès art et essai laisse une impression étrange : intrigant et inabouti. La musique de l’eau et du vent dans les branches fait son effet mais on reste sur sa faim alors que le héros, petit Poucet homosexuel, se rapproche du loup sans vraiment le rencontrer.

Le loup, c’est justement l’objectif du héros de « Rester vertical » qui avoue posément qu’il a peur mais veut le voir.
Second retour dans les causses et nouveau titre admirable (souligné par beaucoup comme le symbole d’un cinéma décidément hyper sexué, mais c’est un peu plus compliqué).
Léo est donc à la recherche des loups sur les plateaux de la Lozère. Il y rencontrera une bergère avec laquelle il aura un enfant. Mais l’homme est perdu et il ne cessera d’abandonner puis de tenter de retrouver ce foyer nouvellement créé.
Sortis de projection à Cannes, les fans exultaient à partir de 2 séquences supposées choquantes : une naissance filmée en full frontal puis la mort extatique d’un vieillard sous la pénétration du héros, une forme d’extrême onction selon Guiraudie.
Ce n’était pas très engageant, et cette fois encore, j’ai failli me défiler. La récompense fut pour la curiosité.
Les scènes précédemment citées sont très fortes mais ce qui les relie n’est pas mal non plus.
Titre droit, film tordu : la narration est d’une liberté souveraine dans les dédales qu’elle impose à son personnage. « Rester verticale » bénéficie tout d’abord de la présence de Damien Bonnard, tout simplement génial par son corps puissant (très vertical effectivement) et son regard apeuré. Il fallait quelqu’un de grand talent pour nous guider dans autant de chemins de traverses et Alain Guiraudie l’a rencontré.

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Film trip, film tripes, conte fantastique, légende urbaine, l’objet est indécidable et c’est ce qui en fait le prix.
La naissance en gros plan documentaire répond de manière viscérale à un doux moment sexuel qui l’a précédé. Car le cinéaste, après avoir filmé beaucoup de bites, se prend à contempler tendrement une chatte, quelques secondes avant que Léo ne l’embrasse goulument. L’apparition de l’enfant ne sera que la réponse honnête à cette variation sur l’origine du monde… et la réalisation du désir profond de Léo. La bergère a déjà des enfants et lorsque Léo la perdra, il ne pourra se résoudre à abandonner son bébé. Comme Ogami Itto dans « Baby Cart », le héros de « Rester vertical » ère dans des forêts marécageuses et dans une ville ultra symétrique (Brest en l’occurence), toujours accompagné de son nourrisson.
Il perdra l’enfant, le retrouvera. Entretemps, il manquera de se faire dévorer par des mendiants puis effectuera une cure ésotérique auprès d’une guérisseuse idéalement incarnée par Laure Calamy; et, donc, rencontrera un vieillard, amateur de rock psyché, entretenant une relation compliquée avec un jeune prostitué.
La scène d’amour entre Damien Bonnard et l’ermite cacochyme avait tout du passage casse gueule sur le papier, mais elle ne constitue qu’un cran de plus dans la folie sereine d’un film qui nous aura emmené loin.
A la toute fin, Léo se retrouve face aux prédateurs qu’il recherchait. Il lui faut alors rester vertical car les canidés ne craignent l’homme que dans cette posture, repère visuel qui leur semble inatteignable.
Une fois pour toute, on pourra dire que le cinéma français a vu le loup!

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~ par 50 ans de cinéma sur 4 janvier 2017.

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