Tu imagines Robinson, 1967

Jean-Daniel Pollet

Réalisé en 1967, « Imagine Robinson » est un film dépouillé, au premier abord austère. Pollet adapte librement l’histoire de Daniel Defoe en n’en gardant que l’essentiel, à savoir un homme seul sur une île. Un comédien, une cabane et une plage désolée, l’aventure exotique est épurée au maximum.

Le cinéaste se permet des digressions psychologiques qui tirent le film vers un univers purement mental. Une vois-off hiératique et les étranges apparitions de personnages annexes permettent au réalisateur de jouer avec le texte original, les pensées de son personnage et, plus perversement, avec ce que le spectateur croit comprendre de ces pensées.

Ainsi, Robinson voit régulièrement apparaître, au cours d’hallucinations, une femme et un homme immobiles et muets. Vraisemblablement, il s’agit de sa bien aimée et de son meilleur ami. Mais le doute s’installe progressivement, tandis que la mise en scène se concentre sur ses gestes de survie quotidiens. Ce Robinson là ne serait-il pas un exilé volontaire? Le trio est montré comme un tout homogène dans les premières images sans que leurs relations soient clairement définies.

De même, lorsque apparaissent des pirates en une courte séquence, le doute subsiste quant aux sentiments éprouvés par le personnage : peur de l’agression? soulagement suicidaire? joie de voir enfin des hommes?

Par ailleurs, ces projections mentales, la voix lancinante du narrateur et la dilatation du temps concourent à déréaliser l’ensemble. Pollet en vient à nous faire douter que Robinson ait jamais quitté la terre. Il maintient cette atmosphère étrange durant tout le métrage pour aboutir à un plan sublime en forme de point d’interrogation. Lors de son séjour sur l’île, le héros est régulièrement accompagné par une tourterelle. Cette présence discrète contient en même temps la conscience et l’inconscient du personnage, le retour à la vie sauvage et son humanité conservée. A la fin du film, l’oiseau ressemble à un alter ego énigmatique. Les dernières séquences nous montrent la fuite de Robinson. Mais lorsqu’il retrouve la femme des rêves dans le plan final, un léger mouvement de caméra dévoile la tourterelle, témoin de ces retrouvailles. L’animal prend alors en charge le regard cruel du cinéaste : est-il seulement concevable que Robinson quitte son île?

Ce qui séduit définitivement dans « Imagine Robinson », c’est que parallèlement à cette sophistication théorique, Pollet a réussi un véritable film d’aventure. Epure d’une superproduction en Technicolor, l’œuvre est fidèle au programme de son titre. Le film émeut donc par ce qu’il laisse à l’imagination du spectateur sans jamais être déflationniste par rapport à ce qu’il montre. Pollet utilise le hors-champs avec subtilité mais il s’agit, ici, d’un hors champs cérébral puisque rien ne semble briser la monotone harmonie des paysages déserts.

L’espace mental étant minutieusement élaboré, les images sont étonnamment physiques. Robinson pense, doute, souffre, mais c’est avant tout un corps qui lutte. C’est donc ce corps qui crée l’émotion du film, ce corps toujours seul même quand il est entouré par d’autres, qui ne semble jamais réellement à sa place, qu’il marche lourdement dans le sable ou qu’il tente de s’infiltrer entre les courants bleus. La caméra ne le lâche jamais, enregistrant méticuleusement son illusoire combat pour s’intégrer dans ces univers hostiles.

La sobriété de la mise en scène n’empêche pas la réalisation de grandes scènes d’action, comme l’incendie de la cabane ou la fuite de Robinson à la nage. Cette dernière séquence captive par la profonde foi envers le cinéma qu’elle dénote chez Pollet. Celui-ci ne se sert, en effet, que de ses armes de cinéaste. La lumière, l’acteur, le bruit de l’eau parviennent à retranscrire la folie et la démesure de l’événement vécu, dans un modeste plan rapproché.

Cette manière de créer le grandiose par la sécheresse n’est pas sans rappeler les planches d’Hugo Pratt (autre maître de la suggestion) et semble avoir servi de modèle à d’autres fascinants films d’aventure squelettiques tels que « Du soleil pour les gueux » d’Alain Guiraudie et « Freedom » de Sharunas Bartas…. d’autres cinéastes apatrides, irréductibles à quelque famille que ce soit.

Publicités

~ par 50 ans de cinéma sur 24 août 2016.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s