Snake eyes, 1998

Brian De Palma

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André Bazin nous l’a appris, certaines formes de montage sont interdites, une affaire de grammaire cinématographique que l’on a tôt fait de prendre pour une leçon de morale…
Pourtant, je suis sensible à ce type de prescription. Par exemple, je déteste les séquences fausses. Ces poignées d’images que l’on nous désigne plus tard dans le métrage comme la représentation d’un mensonge. Je ne goûte donc guère les «Usual suspect», «6e sens» ou encore «Fight club». J’ai donc été peiné de constater qu’un des plus grands théoriciens des images s’y était adonné.
Dans «Snake eyes», Nicolas Cage s’échine à décomposer un invraisemblable complot débutant par l’assassinat du secrétaire d’Etat à la défense, venu assister à un match de box. Sur l’affiche, on pouvait lire : 14000 témoins, personne n’a rien vu.
Cette déclaration d’intention, De Palmienne en diable, promet d’infinis rebondissements, multitudes de points de vues et… faux témoignages.
Le réalisateur de «Carrie» succombe à ces derniers, filmant littéralement le récit de l’un des personnages, récit qui s’avèrera mensonger quelques minutes plus tard.
Est-ce que c’est grave ?
Un peu, quand même. Car cela vient d’un cinéaste qui a révolutionné le point de vue du spectateur, tout en résistant à la démagogie publicitaire, un homme qui a développé un art de la manipulation éthique, en quelque sorte.

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Pour autant, ces images mensongères s’inscrivent dans un film dont le motif (et peut-être la raison d’être) est l’épuisement.
Epuisement des obsessions, de la posture, du personnage, épuisement créatif.
Comme dit précédemment, «Snake eyes» offre un véritable florilège des effets, obsessions et tics de son auteur. Après le blockbuster «Mission : impossible», celui-ci semble s’être autorisé un gigantesque caprice : un film cher (70 millions), de studio (Paramount), avec des stars (Nicolas Cage, Gary Sinise), tout cela pour un tour de piste maniériste, une (dernière ?) occasion de montrer à ses fans ce qu’il sait faire avec une caméra.
Ils ne seront pas volés.
Le métrage débute par un plan-séquence de 12 minutes, en mouvement constant, durant lequel le cinéaste nous promène dans le décor qu’il déconstruira par la suite. La suite ravie le cinéphile, à coup de contre-plongées à la Welles, de couleurs saturées Hitchcockiennes, de caméras de surveillance Langiennes.
De Palma rejoue également ses propres partitions avec des split screen, un acrobatique mouvement de grue qui s’envole au-dessus de chambres d’hôtel, les vues subjectives d’un personnage myope ou encore une caméra cachée dans un oeil géant (qui rappelle étrangement le dirigeable qui martelait the world is your dans «Scarface»).
Si l’on ajoute que Ryuichi Sakamoto imite très bien Pino Donaggio et que Nicolas Cage tente de dépasser le cabotinage de Pacino dans ses rôles de gangster, chemises bariolées à l’appui, on peut dire que le 24ème long métrage de Brian De Palma constitue une sorte de best of.
Voilà pour les motifs.

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Parallèlement, la mise en scène toute en ralentis joue sur les nerfs du spectateur entre chaque climax (le film en compte plusieurs) et violente sa vedette masochiste (et Dieu sait que Cage est bon quand on le fatigue).
Au milieu, le scénario passe pour le parent pauvre, la critique ayant renvoyé, avec raison, au cinéaste qu’il ne devrait pas faire semblant de s’intéresser à des histoires de traffic de missiles dans des hôtels de luxe.
On imagine, en effet, volontiers le cynique De Palma se moquer de ce script de série B, MacGuffin pour public à pop-corn. «Snake eyes» est une démonstration de virtuosité, un pur objet de cinéma, un geste abstrait de décomposition des images, et cela jusque dans son dernier plan post générique, au bord de la caricature.
Il est possible qu’un malentendu se soit glissé à cet endroit et que le cinéaste nous demande de prendre au sérieux son histoire de corruption et de stupre qui se déroule à la fois dans un palais des sports aux dimensions mythologiques et durant un ouragan aux allures bibliques. Sérieux De Palma lorsqu’il montre (presque naïvement) des billets recouverts de sang et filme des politiciens comme des créatures faustiennes.
Il n’est pas obligatoire de le suivre sur ces aspects, mais la suite de sa carrière, dévoile un artiste aigri (durant la promotion de «Snake eyes» il se lâchera sur les films contemporains du sien), perdant le lien avec son époque avec un certain gâtisme (le final débile de «Mission to Mars») ou un déluge de cynisme (le brûlot racoleur «Redacted») et recyclant ses effets de manche avec de moins en moins de conviction («Femme fatale», «Le dahlia noir», «Passion»).
Il se pourrait donc que l’opus qui nous occupe constitue le dernier grand film d’une oeuvre malade. Un film lui même malade se ses excès formaliste, trituré sans pitié par un chirurgien fou qui lui imposerait l’ultime tabou d’une image impossible.

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~ par 50 ans de cinéma sur 17 mai 2016.

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