Michael Kohlhaas, 2013

Arnaud Des Pallières

Michael K

Lorsqu’il rencontra Sergio Leone pour préparer le scénario de «Il était une fois dans l’Ouest», Bernardo Bertolucci avait félicité le maître pour sa capacité à filmer les chevaux de dos, ce qui leur donnait plus de puissance que les éternels plans de profile dans les westerns.

Bertolucci riait de l’anecdote tant elle lui paraissait relever du gag et de la flatterie pure. Pourtant, Leone l’avait pris au sérieux.

Et, il est vrai que savoir filmer les chevaux n’est pas un mince talent de cinéaste.

C’est ce qui éloignait définitivement le «Saint-Cyr» de Patricia Mazuy du tout venant des reconstitutions académiques.

C’est donc aussi ce qui permet à Arnaud des Pallières d’insuffler la vie dans sa première production imposante.

Le texte de Kleist dont il s’inspire est puissant (il avait d’ailleurs un admirateur éminent : Franz Kafka) mais le cinéaste a raison de l’économiser au profit du souffle du vent dans la plaine. Ses influences sont à l’évidence picturales et il parvient souvent à reconstituer des tableaux saisissants. Mads Mikkelsen se fond dans le bois et l’acier tout en laissant affleurer des larmes qui lui évitent de composer un personnage purement théorique.

On le voit, les périls sont grands, les (immenses) qualités du film menaçant d’en pétrifier la mise en scène. Mais, il y a les chevaux.

Frémissants, imprévisibles, ils sont l’enjeu de l’histoire comme son inconscient (le pitch se tient à la guerre menée par un marchand de chevaux contre un baron qui a maltraité 2 de ses plus beaux étalons). Dans un scénario comptant peu de personnages au regard de son ampleur, ce sont les animaux qui impriment la souffrance comme la vie. Les chevaux sont maltraités par des nobles arrogants, ils souffrent au dur travail des champs, buttent sur les pierres des hauts plateaux, s’effraient des menaces alentours et, aussi, donnent la vie. Symptomatiquement, la scène durant laquelle Kohlhaas fait l’amour avec sa femme vise l’abstraction et c’est dans celle où il aide une jument à vêler qu’il s’incarne physiquement, les pieds boueux, essuyant dans la paille le liquide amniotique de la bête.

Michael Kohlhaas

Aux hommes qui écrivent et lisent bibles ou édits pour en parler longuement s’opposent toujours les chevaux à la fois majestueux et triviaux. A eux l’action.

Car, quand les hommes partent en guerre, des Pallière se concentre sur des rituels, des échanges absurdes et réduit les batailles à des regards et des ombres voir des apparitions comme lorsque des soldats nés de la brume semblent capturer le géant Mikkelsen au ralenti.

Ce film épique à la violence contenue et aux éclats particulièrement secs pourrait se révéler déceptif pour le spectateur qui fantasmerait l’ouverture d’un réalisateur cérébral au cinéma de genre.
Déceptif, mais pas décevant… En effet, la série B féodale n’était qu’une fausse piste due au souvenir des rôles très physiques de Mikkelsen chez Nicolas Winding Refn. Par contre, l’auteur de «Disneyland mon vieux pays natal» et «Adieu» impressionne lorsqu’il lance son oeuvre à l’assaut du fantastique d’un simple recadrage.

Cette part du film est prise en charge par les femmes.

Alors que l’on imaginait le frisson mythologique passer par les rugueux Mikkelsen, Bruno Ganz ou Denis Lavant, ce sont Mélusine Mayance, Delphine Chuillot, Roxane Duran, et Amira Cassar qui déploient le métrage vers l’étrange.

Delphine Chuillot incarne une Athena bienveillante dont la bonté sera le réceptacle de la violence des hommes, Amira Casar prouve une fois de plus qu’une poignée de minutes lui suffit pour s’emparer d’un film et Roxan Duran apporte une aura de sorcellerie lors d’un dialogue absurde et terrifiant avec Kohlhaas.

Plus profondément encore, le coeur secret du film se révèle dans le personnage de la fille du héros incarnée par la jeune Mélusine Mayance. Durant une séquence de combat filmée en plan large, le mouvement des nuage découpe des ombres irrégulières sur les soldats. L’image est d’une grande beauté et l’on serait tenté d’en vouloir au cinéaste de couper plusieurs fois dans son long plan pour cadrer le vendeur de chevaux qui observe les évènements. Toutefois, le rapprochement des visages du guerrier silencieux et de son enfant transforme cette facilité de montage en inconscient pour le film entier.

Les premiers mots de la jeune fille sont pour affirmer qu’elle ne dort pas.

C’est pourtant bien grâce à elle que le dernier film d’Arnaud des Pallière ressemble à un rêve.

D’ailleurs, lorsqu’elle quitte le film, il n’y a plus qu’à resserrer l’image sur les larmes du colosse Mads.

Michael Ko

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~ par 50 ans de cinéma sur 16 avril 2015.

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