Je ne sais rien mais je dirai tout, 1973

Pierre Richard

Pierre Richard a disparu. C’est dommage, bien dommage. Il a tellement disparu que l’on ne réalise pas à quel point il nous manque. Le cinéma français s’est pourtant pleinement satisfait des millions de spectateurs qu’il a rallié. Mais, amant ingrat, le cinéma français l’a laissé tomber.

Les années 80 auront été celles de ses plus grands succès commerciaux, avec la trilogie Depardieu/Veber. Mais dans un cruel paradoxe, elles ont marqué la fin de son cinéma. Car, Pierre Richard pouvait-il passer les années 70 ? La décennie suivante avait-elle quelque chose à faire d’un comique gentil jusqu’à l’utopie ?

Symboliquement, alors que dans « La chèvre », il arbore encore un burlesque triomphant, le dernier film avec Francis Veber, « Les fugitifs » le transforme en loser attachant mais pathétique. Ces 3 films prennent acte de la difficulté de vieillir chez le personnage que l’artiste s’est construit, sans malheureusement proposer de solution. « Les compères » posait la question de la paternité tout en bottant délicatement en touche (il n’est qu’un père de substitution). « Les fugitifs » affronte le problème de manière plus directe. Richard est le père d’une adorable petite fille. Mais rapidement, ce père a besoin d’un tuteur. Trop gentil, trop fragile (et déjà un peu âgé), il ne peu assumer la charge d’une enfant qu’avec la robuste complicité de Gérard Depardieu. La dernière séquence des « Fugitifs » abandonne ses personnages dans une mise en scène queer des plus étranges : Depardieu en papa, Richard grotesquement travesti en maman et la petite fille habillée en garçon. Le hippie progressiste aurait-il terminé sa libération sexuelle ?

Rien n’est moins sûr devant la suite, la quasi absence de suite. Il n’est d’ailleurs pas certain que le comédien ne soit pas l’un des coupables de sa propre évaporation.

En 1991, il revient à la réalisation, 10 ans après sa dernière oeuvre. Dans « On peut toujours rêver », il tente un coup de jeune, dans une passation avec Smaïn, alors comique en vogue. Le film est médiocre, personne n’y semble à l’aise. On ressent qu’il part d’une idée fausse, pressentie dans les blockbusters de Veber : Pierre Richard ne peut pas être père. Il reprend ici, presque à l’identique, le rôle de grand patron cynique interprété par Michel Bouquet dans « Le jouet ». Bouquet faisait peur, pas Pierre Richard qui ne résise pas à donner des excuses à son personnage. Comme si la comédie avait besoin d’excuses!

Histoire de marquer la fin , sa dernière mise en scène s’intitulait « Droit dans le mur », titre masochiste qui m’empêcha d’aller contempler les ruines. Depuis, l’acteur enchaîne les caméos dans des films qui le méritent rarement, rangé comme un fétiche du cinéma populaire (celui de papa ?). Depuis quelques années, pointe une spécialisation dans les rôles de grands-père excentriques…

Comme Tintin, « Le distrait » ne pouvait pas grandir. Il est toujours un peu triste de constater qu’un prince du rire ne nous amuse plus, mais on peut se consoler en replongeant dans la période 1970 (année du « Distrait ») à 1980 (année de « C’est pas moi, c’est lui »).

Pour l’industrie reconnaissante, Richard était cette star populaire qui rassemble le public du samedi soir avec des titres à la poésie toute française : « La course à l’échalote », « La moutarde me monte au nez », « Un chien dans un jeu de quille »… Des oeuvres mineures mais charmantes, souvent réalisées par Claude Zidi, où officie une troupe complice (Pierre Tornade, Julien Guiomar, Mario David…).

Pour les cinéphiles (un peu longs à la détente, cela dit) ce fut la confirmation de l’annonce sur l’affiche du « distrait » : un drôle d’humour, pour un drôle de film. Drôle d’oiseau et drôle de cinéaste aussi.

Face au grand comique méchant, Louis De Funès, Pierre Richard faisait rire avec un type fragile et maladroit, toujours préoccupé par le bien de son prochain, quitte à y parvenir par des voies tortueuses. S’il butte sur les chaises et glisse sur les peaux de bananes, ce n’est pas vraiment sa faute, elles n’avaient pas à être là. Et qui chute de manière ridicule n’aura que plus de grâce à se relever la tête haute.

Il n’est pas rebelle dans l’âme, il n’entretient d’autre dessin révolutionnaire que de conter fleurette à des filles qui lui ressemblent parfois et l’intimident souvent (même s’il se soigne). Mais rien à faire, le monde est absurde et il se prend les pieds dedans.

S’il n’a pas su être père, on peut penser que c’est parce qu’il était un fils parfait. Cabu avait inventé le grand Duduche, Richard poursuit ce personnage d’adolescent attardé qui consterne des pères psychorigides. Comme ces pères prennent souvent les traits de Bernard Blier, on rit beaucoup.

Les 5 films réalisés par l’acteur durant cette période ne sont pas de valeur égale. Les facilités s’enchaînent parfois dans un rythme approximatif. Toutes conservent toutefois une fraîcheur vivifiante, et se voient servies par des comédiens généreux et généreusement filmés (parfois à leur meilleur, comme Aldo Maccione, enfin drôle dans « Je suis timide mais… »).

Ma préférence va à ce « Je ne sais rien, mais je dirai tout ». Comme une planche de Gotlib dialoguée par Goscinny, le troisième long métrage de Richard allie univers personnel et description de la société française dans un équilibre parfait.

Incarnant un éducateur délicat, Richard y assume mal sa filiation avec un magnat de l’armement. Comme dans la délicieuse chanson, faussement naïve, de Michel Fugain qui illustre le générique, celui qu’on appelait pas encore François Pignon va valser entre les gentils et les méchants. La société est un champs de mines alors pourquoi avoir peur de se prendre des portes (blindées) ou de tomber (sous la mitraille). Explorateur impétueux, Pierre Richard revient d’un reportage en France, le pays de Dassault et de la CGT, des chômeurs et de la sécu. Toujours joyeux, il n’enfonce ni ne dénonce mais tire son cinéma vers une fureur réjouissante.

A la même époque les recherches de Godard et les coups de gueule de Jean Yanne offraient des saveurs comparables. Le premier s’est éloigné dans sa tour d’ivoire et le second nous a un peu déçu. Alors à repenser à « Je ne sais rien, mais je dirai tout », on réalise à quel point la voix de Pierre Richard nous manque.

La légende de son culte en Europe de l’Est n’a pu que l’envoyer un peu plus hors cadre. De moins en moins visible, le cinéma de Pierre Richard s’appréciera bientôt en ciné-club.

Tant mieux pour sa postérité, mais quand j’étais gamin, je ne maîtrisait pas le style ou les thèmes et je trouvais déjà ses films supers!

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~ par 50 ans de cinéma sur 21 septembre 2012.

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