Ténèbres, 1982

Dario Argento

Voilà quelques années, je me trouvais d’accord avec Claudio Simonetti qui jugeait ainsi le premier giallo des années 80: encore des gants noirs et des meurtres, rien d’original…

Un sample de Justice nous a récemment rappelé à quel point la musique de Simonetti sur ce film était novatrice… parallèlement, les visions et revisions de «Ténèbres» nous apprirent qu’il s’agissait de bien autre chose que quelques meurtres de plus.

Argento a poussé le curseur de la folie au delà du raisonnable dans son diptyque «Suspiria» / «Inferno» (selon certains,il aurait eu du mal à s’en remettre). Comme le nouvel Hollywood quitte les routes infinies de «Easy rider» pour les plages plus balisés des «Dents de la mer», le cinéaste italien semble rentrer dans les rangs pour livrer un thriller d’obédience racoleuse. Et, en effet, on y trouve de jeunes femmes sensuelles poursuivies par un maniaque aux gants noirs tandis que la police patine. De tous ces gens, Argento ne semble avoir que faire. Les jeunes femmes sont interchangeables, le maniaque se voit démasqué par une laborieuse histoire d’écrivain plagiaire (qui illustre gentiment le thème argentien du double et de la contamination du mal mais reste peu passionnante) et le traitement du personnage de John Saxon en enquêteur retardataire frôle la disqualification.

Voir et revoir «Ténèbre» mais surtout le replacer comme précurseur de «Phenomena» et «Opéra» permet d’intégrer son intrigue de roman photo non plus comme une faiblesse mais comme un choix esthétique.

Après les rouges et bleus hyper contrastés des maisons hantées visitées précédemment, «Ténèbre» est un film blanc. Pas d’histoire, si ce n’est celle d’une crise d’inspiration qui pousse au crime, des beautés brunes violentées dans des robes immaculées, des personnages vides, comme le décors… la mise en scène seule doit occuper l’espace.

L’une des séquences les plus brillantes de la carrière du cinéaste nous fait définitivement basculer : une adolescente est attaquée par un chien errant et trouve refuge dans la demeure de l’assassin. Elle découvre les photos des crimes collectionnées par le pervers alors que le molosse l’observe derrière une baie vitrée. L’horreur est une suite de menaces qui se déploient en cercles concentriques. Pour lui échapper, la jeune fille devra quitter le plan en avançant jusqu’au fond du champ où où la perspective tordue ne lui laisse qu’une porte minuscule…

Forcément, l’inconscient giallo laisse déborder un torrent de perversions.

Dario Argento nous met sur la voie, à coup de travellings opératiques, de geysers de sang et de traumatismes masochistes mais, une fois de plus, c’est bien les fantasmes du spectateur qui remplissent les cadres béants.

Comme si le poignard pointé vers la caméra dans «L’oiseau au plumage de cristal» faisait désormais partie de notre regard, c’est bien nous qui invitons ce polar banal à se laisser remplir par les ténèbres!

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~ par 50 ans de cinéma sur 28 août 2012.

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