La grande bouffe, 1973

Marco Ferreri

Au départ, « La grande bouffe », c’est un titre. Ensuite, une affiche dessinée par Reiser. Puis, un casting de stars italofrançaises. A l’arrivée, un scandale.

Or en le voyant, un découvre qu’il s’agit surtout d’un film. Un film étrange qui s’ingénie à décevoir toutes les attentes entretenues par les caractéristiques cités précédemment.

Le titre m’a toujours évoqué l’épisode du « Sens de la vie » des Monty Pythons, où l’on assistait à l’explosion d’un obèse dans un restaurant chic. 10 minutes remplies de cuisine fine aussitôt dégueulée à grands flots: génial mais cela pouvait-il excéder la durée d’un sketch?

Ferreri n’y répondra pas car il filme avec peu d’attention la nourriture. La photo marron gris du film élimine toute tentation de magnifier le banquet. « La grande bouffe » n’est pas une publicité trash.

Le dessin de Reiser est un autre piège. Bien sûr, les protagonistes mangent sans arrêt, invitent des prostituées, pètent en baisant avec la carnée Andréa Ferreol, se font sucer par leur vieille nourrice et doivent faire face à une inondation de merde. Pourtant, je retiens plus facilement les temps morts qui ponctuent ces scènes qui sont d’ailleurs filmées sans cérémonial mais avec beaucoup de calme. La ritournelle lancinante composée par Philippe Sarde éloigne progressivement le film des provocations potaches pour le plonger dans une rêverie morbide. « La grande bouffe » n’est pas un roman photo d’Hara-Kiri.

La réunion de comédiens magnifiques avec un fort potentiel truculent, par le producteur Jean-Pierre Rassam, ami proche de JeanYanne, laissait imaginer une comédie italienne passée au prisme des anars soixante-huitards. Rappelons-nous que Rassam (producteur de grand panache) était un homme profondément torturé. Surtout, il a confié cette réunion au sommet à l’auteur de « Dillinger est mort ». Les comédiens se retrouvent donc loin de leurs poses habituelles, loin de la performance, finalement loin de la comédie. Le massif Noiret se transforme en vieillard, le malicieux Tognazzi déprime, Mastroianni glande et le viril Picolli prend des airs de minet. « La grande bouffe » ce n’est ni « Moi y’ en a vouloir des sous » ni « Affreux sales et méchants ».

Et finalement un scandale ? Probablement parce qu’aujourd’hui encore, « La grande bouffe » nous laisse dans un profond inconfort. S’il me rappelle des films, ce sont les étranges oeuvres françaises de cinéastes expatriés (« Le charme discret de la bourgeoisie » ou « Le fantôme de la liberté » de Bunuel, « Le locataire » de Polanski, « Max mon amour » de Nagisa Oshima). Des films qui partagent une même image ternes, souvent les notes mélancoliques de Philippe Sarde et régulièrement le financement de Jean-Pierre Rassam. En dehors de l’hexagone, on peut penser à « Salo, les 120 journées de Sodome » de Pasolini et, surtout, à « Dawn of the dead » de George Romero. Comme dans ce dernier, l’analyse semble sauter aux yeux pour mieux se soustraire durant le film.

Bien sûr, Ferreri nous parle d’hyper consommation et de l’occident qui court à sa perte. En 2 plans Romero résumait le même constat avec son supermarché infesté de zombies. Et alors ?

Ferreri crée des films concept qui le lassent dès la première bobine. Il préfère contempler et nous inviter à plonger dans le vide. Il ne nous reste plus qu’à nous débrouiller avec le pull rose de Piccoli, les plats pourrissants, les prostitués vomissant leur dégoût des ces notables qui ont décidé de crever par le plaisir… quitte à en souffrir atrocement.

« La grande bouffe » c’est du cinema. Irréductible !

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~ par 50 ans de cinéma sur 17 décembre 2011.

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