Coup de torchon, 1981

Coup de torchon
Bertrand Tavernier

Celui-là, c’est un peu particulier.
Particulier car il pourrait s’agir de mon film préféré, en tous cas de mon plus ancien film culte.
Un film longtemps fantasmé avant d’être vu, selon ce qu’on m’en avaient dit (le cinéma se faisait beaucoup par l’imaginaire, par le discours de mes parents, comme un évènement impossible, avant de se concrétiser enfin en image).

Puis, première vision de « Coup de torchon » : déception. Un peu vert, sans doute, je me souviens d’une sensation de malaise comme d’inachèvement. Le film se révélait plus simple que dans mon esprit, avec pourtant une poisseuse amoralité mélancolique qui ne laissait pas indifférent. Il fallait le revoir. Je l’ai fait… beaucoup.

Comme tous les films que l’on révère, les arguments objectifs se perdent dans un chaos de sensations mal digérées. Or « Coup de torchon » n’est pas prêt de passer à la cinémathèque. Succès en salle à l’époque, c’est un film 3 étoiles pour Premières, donc un repoussoir pour cinéphile.

Son réalisateur, Bertrand Tavernier, fait partie de la génération qualité française, c’est à dire les petits frères de la Nouvelles vague qui se sont concentré sur un cinéma populaire tout en voulant embrasser de grands sujets. Son scénariste, Jean Aurenche, était de ceux visés par François Truffaut dans sa fameuse « Une certaine tendance du cinéma français ».

Alors tâchons de répéter qu’il s’agit néanmoins d’un grand film. Je ne tiens pas Tavernier pour le plus grand cinéaste français et reconnais volontiers les complaisances des scénaristes d’avant-guerre. Pourtant, les comparses Tavernier/Aurenche portent la paternité d’un authentique coup de génie : transposer l‘univers de Jim Thompson dans la France coloniale.

Thompson (bien servi par les français, souvenons-nous de l’excellent « Série noire « ) c’est le romancier de l’Amérique profonde, l’un des pionniers du polar white trash. A priori, rien de très froggie là dedans.
Les tentatives de transpositions d’univers américains dans l’hexagone sont périlleuses, alors Aurenche et Tavernier se sont creusé les méninges pour imaginer un territoire crédible pour qu’un shérif de bled parle en français. Justement, c’est au bled que cela se passera. Les auteurs se livrent donc à un passionnant jeu de miroir entre le Mississipi et le Sénégal des années 30.

« Coup de torchon » et ses fantômes d’esclaves, ses putes, ses bars pourris, son village perdu et ses 1275 âmes… c’est une fusion étrange entre Europe et Amérique. Un roman de Steinbeck adapté par Chabrol, James Ellroy visité par Mocky, l’esprit de Brecht qui hanterait les canyons de John Ford.

Une telle réussite n’aurait pas tenu sans le talent discret de Tavernier qui organise le théâtre des crimes avec minutie, dirige une troupe énorme (le grand Noiret avec les ineffables Mariel, Audran, Huppert, Mitchell, Marchand, Perrot…) et laisse percer entre 2 répliques hilarantes (Aurenche, était le dialoguiste de « La traversée de Paris »,CQFD) une inquiétude sourde que la musique grandiose de Philippe Sarde porte vers l’angoisse métaphysique.

Il est 8 heures, nous entrons dans la forêt vierge…

(voir aussi L.627, 1992)

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~ par 50 ans de cinéma sur 18 juin 2010.

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